Je vous livre ma réponse à Edgar, à la suite vous pouvez lire son analyse. Je pense qu'elles se complètent bien. Ici, nous n'enseignons pas, nous vous demandons, par vos pensée de vous chercher vous-mêmes, en tant qu'européen.
Je ne veux pas lancer un fil de comment, mon site ne vit pas sous cette forme.
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ma réponse >>

Salü Edgar,
 
j'ai lu ton analyse sur Jean Monnet. 

J'avais l'intuition depuis longtemps que Monnet couvrait une idée de l'Europe, j'avais écrit dès le début de l'existence de mon site vers 2006, quelques billets sur l'Europe avec comme titre provocateur le nom de Monnet. Mais dans un écrit personnel, je me suis aussi penché dessus dès 1990, justement après la Chute du Mur.
 
Tu parles de "décideur de l'extérieur" pour légitimer la planification de Monnet inspiré de son grand' ordre de surface déposé sur l'Europe.
 
Je pense que, comme dans la physique quantique, et la physique du palpable, nous avons deux dimensions qui fonctionnent ensemble de manière indécrochable.
 
Mais d'abord, là où je ne suis pas en harmonie avec toi, est qu'avant tout je suis proche de l'idée que l'homme est responsable. Éduqué en Alsace avec les récits de guerre et de KZ, je ne peux me permettre de croire seulement que l'homme n'est qu'un objet d'un planificateur situé au-dessus de lui. Mais ce n'est pas sur cette strate de la dualité que je place l'imbrication des deux dimensions indécrochables que je vois dans l'organique et l'organigramme de l'Europe.
 
Historique: étant né en 53, je me souviens que ça m'énervait déjà vers 1959 que mes parents parlent avec tellement d'admiration d'une Madame Braun, notre voisine, femme d'un gradé de l'armée américaine qui était aussi basée à Colmar. Je dis 59, car nous avions déménagé en 59 pour aller dans les Vosges alsaciennes francophones de la Vallée de Sainte Marie-aux-Mines. Ma mère faisait par lessiveuses pleines les petits gâteaux de Noël, et Madame Braun nous en apportait une petite boîte, comme dans les supermarchés d'aujourd'hui, emballés par vingtaine sous deux emballages. Ma mère admirait cette merde frustrante alors qu'elle remplissait des lessiveuses de ses petits gâteaux tellement meilleurs et plus créatifs. Je sentais que ma mère se reniait et reniait son art. Tous ceci pour dire qu'il y avait fascination de l'Europe pour les USA à la maison.
 
Comme promenade du dimanche mon grand-père m'amenait de l'autre côté des Vosges, en Lorraine pour aller voir, en Renault Ondine mais encore en R8 Major, la base aérienne des américains de Phalsbourg. Ceci vers 1962. Il en pissait dans son fut de voir décoller les kampfjet US. J'étais très gêné de voir son admiration, je n'avais qu'une dizaine d'années, mais je sentais que ce n'était pas normal pour un Monsieur instruit et directeur du personnel de la BFCM (Crédit Mutuel).
 
Donc Monnet avait juste permis de nourrir la fascination des français pour cet élan de jeune et de modernité américaine, et il avait poursuivi du même coup sa réticence personnelle face à l'état, ce qui ne pouvait qu'être amplifié par le détachisme de l'Etat que nous enseignait de plus en plus clairement les USA, puis l'École de Chicago qui avait fini par accepter et prendre à son compte les idées de von Hayek. De toute façon, la version définitive de Bretton Woods, n'avait qu'instrumentalisé Keynes, plus proche des laborieux et des besogneux, et l'adhésion de ses 44 membres n'était qu'une allégeance aux américains et à leur agencement ordolibéral des commerçants. Monnet n'a donc été q'une pommade pour que l'Europe glisse mieux dans ce grouillement et dans ce dollar glut.
 
Je sais aussi que de Gasperi était beaucoup plus réticent à cette europe sans État, à la Monnet, qu'il ne comprenait pas Monnet, et qu'il s'était fait longtemps tirer l'oreille par Monnet ou par les délégations françaises pour être convaincu de ce genre d'Europe qu'il ne voyait pas d'un bon oeil. Si je crois avoir compris, ses réticences avaient duré presque 10 ans. Je sais aussi que les délégations allemandes et françaises se rencontraient d'abord avant pour voir comment elles pouvaient faire "avancer" de Gasperi et les italiens, alors que le Bénélux était déjà beaucoup plus enclins, bien que ces trois petits pays auraient eu pu, bien plus que l'Italie, se sentir disparaître dans ce genre d'Europe. Une recherche en ce sens devrait encore apporter plus de lumière à ton analyse.
 
Donc pour moi, de la fascination de l'Europe pour les USA, nous sommes passés à un activisme qui a dépassé même l'idée américaine, car nous avons écrit dans des textes constituants - et bien sûr des Directives - mais des textes constituants, un système ordolibéral commercial, qui n'est qu'un mode opératoire chez les américains, qui n'hésitent pas à virer de 180° quand ils sentent que la vis du pressoir est arrivée au bout (Paulson, Bernanke).
 
Je pense donc qu'à la fascination européenne des USA, s'était ajouté un activisme libertarien (c'est comme ceci qu'on dit, je n'aime pas ce mot) de la fameuse concurrence libre et non faussée du marché qui s'autorégule.
 
Je pense donc que cette volonté de rédiger des textes constituants européens pour faire encore mieux que les USA est aussi poussée par la peur qu'a l'EU d'elle-même, du désordre, de la pluralité, des multinationalités, des barbares et des autres, des welsh, etc... L'Europe est une terre de visites. Ça fait désordre.
 
Je pense qu'à cette peur constituante s'était ajouté alors une effronterie européenne de régler sur du papier en Europe un énorme contentieux que l'Europe a avec elle-même et qui remonte... au Moyen-Âge et à la confrontation avec le latin de Rome. Et c'est à ce niveau que je prétends arrimer à la vision "monétisée" cette seconde dimension. L'Europe tente depuis 1945 de régler avec elle-même cet énorme contentieux qu'elle a de l'idée de l'europe des gens (exprès je ne dis pas des peuples) car la "gens" (en latin prononcer guèns) est peut-être ce que l'europe comprend le moins et accepte le moins d'elle-même.
 
Car si gens il y avait eu, gens n'aurait jamais accepté qu'il y eut eu acceptation de la shoa, de l'entretuement de l'autre "gens". Car en "gens", l'individu européen avait relégué son acceptation de tuer du juif, du tzigane, du rom, du fou, de l'handicapé, etc...
 
Le cow-boy n'a pas besoin d'une constitution, il tire au plafond quand il est énervé.
 
Je pense que la volonté européenne de rendre évanescent, puis disparu, l'Etat, remonte au Moyen-Âge et encore à plus haut dans l'histoire et se cristallise dans la confrontation de "gens", de "Volk", de "peuple",  de "populus" qui nous ont conduit à la catastrophe de Hitler, de ses allégeants et des KZ, puis... des ratonnades, etc....
 
L'Europe a peur de ses elles-mêmes, tous réunis dans le mot "Volk", ou "populus" qui viennent de "voll" qui veulent dire "plein", qui donnent à "tous" ce sens du "tout", en grec "pletos". Le mot "volk" avec toutes ses variantes orthographiques est partagé par tous les peuples européens, anglo-saxons, nordiques, latins. Le mot de "Volk" avait très rapidement pris une connotation politique et militaire. Dans le Serment de Strasbourg de 842 exprimé en roman par Louis le Germanique et, en vestique, par Charles le Chauve, devant leurs armées, il y avait les expressions en vestique thes Christianes folches et en roman Christian poblo (populus christianus) qui ont une connotation militaire, politique, religieuse d'inclusion comme d'exclusion.
 
Puis vinrent des notions de "Staatsvolk"  (peuple d'un Etat, "gens" + "regnum"). Puis à côté de "gens", au singulier, et "gentes", au pluriel, vinrent l'équivalent au singuler "nacio" et "nationes". 
 
Tout ceci pour te redire que l'individu européen doit avoir caché en lui l'effroyable idée que "Volk", "gens", "nacio", "nation", "Staat", "État", "Sates" n'avait amené in fine qu'à des luttes fratricides, et que Monnet était juste bien tombé pour que l'individu européen se dissolve puis disparaisse dans quelque chose qui a une saveur d'État, qui se donne les apanages d'une Constitution, mais qui n'est qu'un accord commercial, ce qui lui permet de se soustraire de l'idéal de société et de l'idéal et de la responsabilité d'un Etat qui regrouperait sous son toit ses membres. L'Europe est là, "c'est la faute à Bruxelles". L'europe organise ses dénis de démocratie avec des contre referendii et des choses comme un TSE ou comme des résolutions Leinen du 14 juin 06 du Parlement Européen de Strasbourg qui rationalisent le fait qu'il faut substituer aux "gens" par l'idée que l'Europe doive s'imposer et se faire passer "d'une manière ou d'une autre". Cette résolution Leinen avait d'emblée connu son écho suite au NO irlandais.
 
Quand je vois avec quelle violence l'Europe impose les APE aux Pays ACP et PED, détruit la biodiversité et la sécurité alimentaire des pays du Sud, et tout ceci sans le moindre sens des responsabilités planétaires, ou qu'elle impose l'AGCS et les Accords sur les ADPIC, je me dis que la planification du bon fonctionnement de la concurrence libre et non faussée du marché qui s'autorégule (la main vibrante de dieu n'est plus loin) a fait en sorte que l'Europe se dispense du pouvoir et du devoir politique, et qu'elle laisse planer au dessus de sa tête ce politicien "impensé", cet "impsensé" comme tu l'écris, et qui n'est plus nécessaire de rendre pensable. Pour moi il n'y a pas de "déterminisme", il n'y a que ses serviteurs. Je ne vois l'Homme que comme troubleur de fautes. Ca ne veut pas dire que je ne nous aime pas, nous les grouillants de la Terre. (Photo: Massacre de Srebrenica, Abandon de la zone "de sécurité" par le Général Rose)
Donc Monnet a monétisé l'Europe, à la grande joie des gens européens, et l'Europe a fait semblant de faire allégeance aux USA dont l'idéologie lui semblait porteuse pour son propre dessein de soustraction de "gens". Mais l'Europe est allée encore plus loin que les USA, elle en est devenue le parangon de son libéralisme pour se forcer à oublier qu'elle est un rassemblement de gens.
 
Bon, mon papier est un ramassis de mon site, tu m'as inspiré. Ce n'est pas un hasard si j'y ai écrit un billet où j'ai mélangé Monnet à Darwin. Je sentais bien que ces deux nous mettaient dans un modèle, que nous avons simplifié pour nous y complaire.
 
Voilà, excuses-moi de ce papier. Enfin, je sais que j'ai l'art de rendre cohérent n'importe quoi. Mon site est une grosse interrogation, mon enseignement est un besoin que l'on m'apprenne.


Bien à toi
 
Thomas

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L'analyse d'Edgar: Une lecture des Mémoires de Jean Monnet

Les mémoires de Jean Monnet présentent un intérêt considérable. Très denses et sur près de 800 pages dans l’édition de poche, elles permettent de parcourir en détail, guidés par un témoin de tout premier plan, les étapes de la construction européenne. Elles permettent ainsi de mieux comprendre l’impasse actuelle du projet européen. Plus largement, ces Mémoires offrent un aperçu de l’histoire du XXème siècle puisque Monnet a participé aux deux guerres européennes et mondiales, à des postes techniques importants. Sur trois points principaux, la lecture de l’ouvrage apporte des éclairages essentiels. Sur la méthode Monnet tout d’abord. On comprend mieux à quel point elle découle d’une part des expériences vécues par l’homme. D’autre part on en découvre des facettes peu souvent soulignées. Ensuite, Monnet est un américain tout autant qu’un européen. Pour lui, c’est d’ailleurs la même chose, mais c’est en lisant ses Mémoires que l’on peut comprendre la profondeur de ce trait. Enfin, s’il est un personnage historique, Monnet n’atteint pas la grandeur de Charles de Gaulle ou de Pierre Mendès-France. Jamais, et ses Mémoires explicitent ce point régulièrement, Monnet n’a noué un contact direct avec une nation, un peuple ou une société – sinon commerciale. Son action se veut politique mais d’une conception politique technicienne et rationaliste qui exclut tout débat public. Profondément, Jean Monnet est un planificateur, pas un démocrate. Pour faire ressortir ces trois traits, je n’ai eu recours à aucun moment des sources extérieurs aux Mémoires, sauf un en point. Je me suis donc appuyé, autant que possible et assez fréquemment, sur des citations de Jean Monnet lui-même.


La méthode Monnet

L'intérêt premier des Mémoires de Jean Monnet est donc de permettre au lecteur d'assister à la naissance de la méthode Monnet. Pas exactement la méthode dite des petits pas, celle qui consiste à communautariser des domaines de coopération successivement de plus en plus important. La réalité de la méthode Monnet consiste à recourir à l'arbitrage technique pour trancher des problèmes politiques. La méthode est louable pour des problèmes secondaires, elle atteint ses limites lorsqu'on touche à l'essentiel. Elle est à l'opposé des procédés de Mendès-France ou de de Gaulle, deux hommes qui ont su, aux moments critiques, faire appel à la Nation pour qu'elle tranche elle-même, en conscience, les problèmes les plus épineux.

Mais commençons par décrire la naissance de la méthode Monnet.

Première étincelle pour celui que de Gaulle appela l'inspirateur : le wheat executive. En 1916, au cœur de la première guerre mondiale, les alliés (France, Italie, Grande Bretagne) sont confrontés à un problème : chacun achète son blé de façon désordonnée, ce qui fait monter artificiellement les prix à un moment où les caisses sont vides. Sur la suggestion de Monnet, une commission tripartite, le wheat executive, va coordonner les achats de ces trois pays, et ainsi leur faire bénéficier de meilleurs prix : "les trois hommes se comportèrent comme s'ils n'étaient qu'une seule et même instance agissant pour l'intérêt commun". Si l'on voulait être rude on pourrait décrire ainsi cette première préfiguration de l'Europe selon Monnet : une centrale d'achat.

Plus profondément, la méthode Monnet procède d'une sorte d'idéalisme rawlsien avant la lettre : "le wheat executive, en effet, devait m'apporter la première preuve concrète que les hommes, lorsqu'ils sont placés dans certaines conditions, voient que leur intérêt est commun et dès lors sont portés à se mettre d'accord. Ces conditions sont que l'on parle du même problème, avec la volonté et même l'obligation de lui donner une solution acceptable pour tous". Ainsi, sous une sorte de voile d'ignorance, qui leur fait oublier leurs divergences d'intérêts, les hommes sont-ils prêts à s'accorder. Certes. Mais c'est supposer le problème social résolu : ni les hommes, chez Rawls, ni les nations, pour Monnet, ne sont prêtes à oublier leurs intérêts. Sauf à faire prévaloir une autorité supérieure.

C'est précisément cette méthode d'un arbitre coiffé d'une autorité politique d'ordre supérieur dont Monnet fera ensuite l'apprentissage. En 1919, il est en effet nommé adjoint du Secrétaire général de la Société des Nations nouvellement créée. Trois ans plus tard, il est confronté à un conflit entre la Pologne et l'Allemagne sur le partage de la Haute-Silésie. La SDN est chargée de "trouver une formule qui créât une sorte de statut commun pour des hommes et des produits placés de chaque côté d'une frontière artificielle qu'il nous incombait paradoxalement de tracer". Une fois cette formule technique trouvée, un tribunal arbitral est chargé, sous l'autorité de la SDN, de trancher tout conflit ultérieur dans les répartitions de territoires et de ressources opérées par la SDN. Les décisions de ce tribunal étaient sans appel, et d'application directe. Monnet s'illusionne sur la valeur technique des solutions trouvées dans des cas précis et circonscrits, et a voulu étendre ses solutions à un continent.

Quelques remarques en effet sur ces deux épisodes du wheat executive et de la Silésie. L'intérêt commun auquel Monnet fait appel ne marche, lorsqu'il y a réellement conflit (en Haute Silésie), que si un organe supérieur aux parties est là pour les forcer à un accord. Dans le cas de la Silésie, c'est l'autorité de la SDN, validée par le Royaume-Uni et la France, qui a permis de forcer l'Allemagne et la Pologne à l'arbitrage d'une commission de techniciens. Dans le cas du wheat executive, les questions d'approvisionnement en blé étaient certes importantes, mais l'arbitrage jouait entre alliés et la solution trouvait devait bénéficier à tous (obtention de prix inférieurs). On pourrait d'ailleurs analyser ces deux situations en termes de théories des jeux. La situation pour le blé est sans doute à somme plus largement positive que pour la Silésie ; l'accord entre parties est beaucoup plus aisé.

Monnet exagère donc l'apport des techniciens, leur capacité supposée à dégager un intérêt général, et sous-estime considérablement le rôle d'une autorité supérieure en situation conflictuelle. Sans l'autorité supérieure de la SDN, dans le cas de la Haute-Silésie, aucun arbitrage n'eût tenu, aussi sophistiqué soit-il.

Plus la situation de départ est tendue, plus une autorité supérieure est nécessaire pour imposer une solution. Monnet, conservant finalement une vision idéaliste - et française - du politique comme l'instance qui dit l'intérêt général, impute les problèmes ultérieurs de la SDN non à l'absence d'un "gouvernement mondial" capable d'imposer ses choix, mais aux égoïsmes nationaux : "je compris que nous avions sous-estimé ces difficultés [de la SDN], ou plutôt que nous n'avions pas creusé assez profond: leur racine commune était la souveraineté nationale, qui empêchait, au conseil, la manifestation de l'intérêt général". Ne souhaitant pas insister sur le véritable problème, celui de la construction d'une autorité supranationale (qui prend du temps, qui doit être consentie), il entend accélérer le mouvement en niant toute légitimité aux intérêts nationaux. C'est avoir une réflexion bien courte que de ne pas voir d'une part que l'entité nouvellement créée doit bien avoir des intérêts à défendre, pour que sa constitution soit considérée comme utile par ses membres. D'autre part, c'est oublier que les intérêts nationaux, et privés, sont parfaitement légitimes.

Paradoxalement cependant, alors que Monnet récuse les intérêts nationaux et y voit les racines du mal politique, il verrouille l'Europe dans une situation de conflit entre nations : "l'Europe se fera selon le processus même qui a fait chacun de nos états, c'est-à-dire en instaurant entre les nations une forme nouvelle de rapports semblable à celle qui a été établie entre les citoyens de n'importe quel pays démocratique - une égalité organisée au sein d'institutions communes." L'Europe n'est donc pas un creuset démocratique, avec une égalité entre citoyens, mais un conglomérat d'intérêts nationaux réputés égaux. Presque soixante années plus tard, c'est au nom de cette égalité entre états qu'un député de Malte au Parlement européen est élu par seize fois moins d'électeurs qu'un député français. Cette égalité étatique est aussi l'obstacle majeur, et inamovible parce qu'enraciné dans la constitution même de l'Europe, à une constitution démocratique de l'Europe.

Monnet vante donc le désintérêt national. A titre personnel, il aime le pouvoir mais sait rester discret. En 1939, nommé secrétaire du comité de coordination franco-britannique (chargé de répartir les ressources nécessaires au combat), il écrit que, même coiffé par des autorités politiques, ce "comité de coordination avait pour lui la permanence et l'appareil technique, donc la réalité du pouvoir". Remplacez "comité de coordination" par "Commission", vous avez le troisième pilier de la méthode Monnet : la réalité du pouvoir doit rester à l'écart des jeux politiques (que d'aucuns nomment démocratie) et s'exercer dans des comités techniques.

Même si la méthode Monnet n'est connue aujourd'hui que comme celle des petits pas, elle est cependant multiforme. Il y a en effet deux traits supplémentaires de l'expérience de Jean Monnet, qui caractériseront la construction européenne : une architecture institutionnelle conçue plus comme un tribunal d'arbitrage international que comme une autorité politique légitime ; la réalité du pouvoir appartient à des comités de techniciens.

Dernier trait, oublié par Monnet lui-même : la présence d'une autorité supérieure est souvent nécessaire pour qu'un ensemble géré "façon Monnet" fonctionne. Ce rôle sera assuré par les Etats-Unis dans le cas de la construction européenne.

L’ami américain

Monnet a découvert les Etats-Unis très tôt. Jeune, son père l'y envoie pour représenter la maison de cognac Monnet auprès de ses clients. En 1927 il travaille pour Blair & Co, une banque d'affaires américaine. Envoyé en Pologne pour renégocier la dette de l'Etat, il travaille avec John Foster Dulles, futur secrétaire d'Etat de Eisenhower. En 1929, Monnet s'installe aux Etats-Unis et prend la vice-présidence d'une banque américaine la Bancamerica. Il reste aux Etats-Unis jusqu'en mars 1939. En octobre 1938, il intervient auprès de Roosevelt, mandaté par Daladier, pour accélérer la production d'avions au bénéfice de la France, qui a pris conscience un peu tardivement des progrès militaires allemands.

Avant le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, c'est un homme introduit au plus haut niveau aux Etats-Unis, ami des futurs artisans de la prépondérance américaine d'après-guerre.

En 1940, il rencontre de Gaulle à Londres mais refuse de se placer à son service, désavouant sa stratégie jugée trop personnelle, et "remet ses services à la disposition du gouvernement britannique". Churchill l'envoie aux Etats-Unis, placé auprès du chef de la commission des achats britannique. Il passe donc le début de la guerre prendre partie intégrante à l'effort de guerre américain - sur ses considérables mérites techniques à ce moment, cf. la partie III.

Début 1943, , il est envoyé par Roosevelt à Casablanca, placé auprès du général Giraud. Les américains préfèrent en effet ce général peu politique , opposé à l'encombrant de Gaulle. Monnet est cependant si brillant que de Gaulle, en novembre 1943, après avoir écarté Giraud, l'envoie à Washington pour négocier avec Roosevelt la reconnaissance du gouvernement provisoire.

A la Libération, Monnet devient Commissaire au Plan. Le Plan lancé, Monnet retrouve, dans ses fonctions, les Etats-Unis puisque la planification sert aussi de preuve de la volonté de reconstruction française. L'effort de reconstruction décrit par les services du Plan doit permettre aux Etats-Unis de justifier leur soutien financier à la France dans le cadre d'abord des accords Blum-Byrnes, puis du plan Marshall.

En 1948, la déclaration Schuman, prélude à la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier est préparée par Monnet. Dans ses Mémoires, il affirme que Dean Acheson découvre le texte de la déclaration deux jours avant qu'elle ne soit prononcée. C'est peu vraisemblable, tant Monnet a négocié avec les américains la création de son Europe supranationale. C'est lui qui cite par exemple les mémoires de Georges Ball : "le dimanche 25 juin 1950, j'étais chez Jean Monnet, dans sa maison au toit de chaume, pour une journée de travail en liaison avec les négociations du plan Schuman".

En mars 1951 notamment, c'est un juriste de Harvard, Robert Bowie, qui rédige les clauses concernant les règles de concurrence du traité CECA. Ces règles étaient introduites au cœur du traité comme exigence "des alliés" (comprendre les Etats-Unis). La CECA est conçue, par les Etats-Unis, comme la façon simple de discipliner leurs interlocuteurs européens.

D'ailleurs, le rôle décisif, et impératif, des américains est énoncé ainsi par Monnet, non dans ses mémoires, mais dans un exposé à la Chambre de commerce de Paris en juillet 1951 (in Annie Lacroix-Riz, L'intégration européenne de la France, la tutelle de l'Allemagne et des Etats-Unis, le temps des cerises, 2008): "...nous connaissons assez la situation américaine, le Congrès américain pour savoir que tout le système dans le plan Schuman qui aurait autorisé les accords permettant de répartir les marchés, de fixer les prix, aurait empêché que nous ayons l'appui américain…"

Le 10 août 1952, alors que la CECA vient d'entrer en fonctions, les Etats-Unis publient un communiqué officiel : "les Etats-Unis ont l'intention de donner à la CECA un fort appui, justifié par l'importance de l'unification politique et économique de l'Europe. Conformément au traité, les Etats-Unis traiteront à partir de maintenant avec la Communauté les questions concernant le charbon et l'acier."

Ce sont les Etats-Unis qui confèrent ainsi aux organisations ainsi créées en Europe un statut quasi-diplomatique.

En 1961, Monnet retourne prendre la température aux Etats-Unis : "pendant le premier semestre 1961, je fis deux voyages aux Etats-Unis pour m'informer auprès des nombreux amis que je comptais dans la nouvelle administration Kennedy : Acheson, Ball, Mc George Bundy, Schlesinger, et j'eus un long entretien avec le président. J'en ramenai la certitude qu'une chance exceptionnelle s'ouvrait pour l'Europe d'établir enfin des rapports d'égalité avec l'Amérique [sic…]". A cette époque, Monnet est mandaté par les Etats-Unis pour préparer l'entrée du Royaume-Uni dans l'Europe.

Il ne s'agit pas, par anti-américanisme, de reprocher à Monnet ses relations. Il faut cependant constater que pendant toute la gestation de l'Union européenne, il consulte, est encouragé, poussé par les Etats-Unis, pour faire de l'Europe un allié. En pratique, cet allié est toujours en position subalterne et cela est gênant.

Monnet ne s'arrête pas à ce détail, à cette inégalité constante entre les Etats-Unis et l'Europe, car au fond il voit plus loin. Ainsi, en 1963, pour plaider en faveur de l'entrée des britanniques dans l'Europe, il déclare dans la presse : "toutes les grandes questions de principes sont déjà réglées… Il serait inconcevable que les négociations puissent échouer sur des questions en fin de compte secondaires en rapport avec l'objectif de l'union de l'Occident".

Au fond, l'Europe n'est rien pour lui sinon un projet de constitution d'un camp occidental, dans lequel le reste du monde n'a plus qu'à plier.

Monnet toujours, relatant en 1961 à Adenauer l'entretien avec Kennedy évoqué plus haut : "Tous, dans les travaux dont ils sont chargés […] arrivent à une même conclusion : l'organisation de l'Ouest est nécessaire et urgente - c'est-à-dire l'organisation du monde libre qui comprend essentiellement l'Europe continentale, l'Angleterre, les Etats-Unis et le Canada. Mais pour tous, il est clair que l'armature de cette organisation est la Communauté européenne, dont le cœur est l'unité franco-allemande."

Il est simplement dommage, voire scandaleux, que l'Europe ne soit pas franchement présentée ainsi, comme un marchepied subalterne et transitoire à une organisation politique de l'Occident. En réalité, nul doute qu'ainsi présentée l'idée européenne serait encore moins attractive. Cette tendance européenne existe bien encore de nos jours, puisqu'encore récemment Hervé de Carmoy plaidait pour une Euramérique.

L'ennui de ce plan occidental est qu'il n'est pas avouable, et qu'à vouloir en forcer la réalisation, c'est la démocratie elle-même qui devient une question secondaire.

Au fond, pour Jean Monnet, Europe, Canada ou Etats-Unis, c'est tout un. D'un passage à Winnipeg en 1906, il écrit : "Si nous parlions du cognac, ils m'interrogeaient peu sur Cognac. Ce qui se passait en Europe n'intéressait pas ces Européens qui avançaient vers l'ouest, le dos tourné à l'ancien continent." C'est là sans doute que réside l'erreur - d'autres crieront au génie - de ce brillant technicien.

Le planificateur

Jean Monnet est donc, en politique, quelqu'un qui ne place aucune confiance dans les institutions démocratiques et se repose sur le jeu de comités techniques. Piètre politique mais brillant technicien, c'est au fond ce que l'on peut retenir d'un homme qui écrit, décrivant son rôle au sein de la Première mondiale : "Il n'est pas exagéré de dire qu'au cours des années 1917-1918, les approvisionnements des armées et de la population civile n'ont pu être assurés que grâce à un système doté de pouvoirs quasi-dictatoriaux."

Sa foi en l'organisation rationnelle de la société lui fait même écrire, en septembre 1950 : "Tout ce qui ira dans le sens d'une communauté plus large des peuples et la transformation de la forme capitaliste du passé vers une meilleure répartition entre les citoyens du produit de leur effort commun sera appuyé par l'opinion enthousiaste." Monnet est avant toute chose un planificateur.

Assurément, c'est un administrateur hors-pair. En 1940, il est envoyé à Washington par Churchill pour assister le chef de la Commission d'achat britannique dans ses relations avec l'administration américaine. Ce qui frappe dans ses actions à ce poste, c'est sa capacité de synthèse. En 1942, son coup d'éclat consiste à établir une balance des productions militaires, montrant que les Etats-Unis à cette date produisaient moins d'armes que le Royaume-Uni et le Canada réunis. Fin 1942, il est en mesure d'indiquer à Roosevelt qu'il lui faut accroître sa production d'armement d'au moins 50%, et faire passer la part des dépenses militaires dans le budget américain de 20% à 50%. Keynes confia à ce sujet à Emmanuel Monick, qui l'écrivit dans ses mémoires, qu'en incitant Roosevelt à prendre cette décision, Monnet avait raccourci la guerre d'une année. Ce n'est pas une mince contribution.

On retrouve donc logiquement Monnet, en intendant général de la France libérée, comme premier Commissaire au Plan, en décembre 1945. Il a, à cette fonction, l'intelligence et l'énergie de constituer et d'animer des commissions qui associent experts, fonctionnaires, patrons et syndicats, pour effectuer des choix stratégiques lourds - on retrouve sa méthode de comités spécialisés. Pendant toute cette période, il lutte pour ne dépendre directement que du politique, et pour ne pas être placé sous l'autorité du ministère des Affaires économiques.

Les talents de ce personnage sont donc grands. Mais son absence totale de compréhension de la politique ne parvient pas à en faire autre chose qu'un brillant administrateur. Sa méthode ne marche que dans un cadre très strictement défini : "A partir du printemps 1947, nous ne pouvions plus compter sur les communistes pour faire respecter les disciplines nécessaires et mes interlocuteurs habituels au parti devinrent introuvables. La politique avait introduit un point de vue incompatible avec les règles qui étaient celles du plan : la recherche d'un intérêt commun et l'acceptation des décisions communes."

Comme un "quant", un mathématicien chargé de découper les évolutions des marchés en mouvements gérables au quotidien, Monnet entendait faire résoudre les problèmes politiques par des comités spécialisés travaillant selon une approche technique. Cette approche technicienne n'est pas destinée à compléter l'action politique, à se dérouler sous son contrôle. Jean Monnet sait parfaitement que lorsqu'il veut faire prévaloir un mode de fonctionnement technique sur la politique démocratique, c'est encore de la politique : "Dire que je donnais peu d'attentions à ces propositions [de coopération européennes], ne signifiait pas que je sous-estimais la lucidité de leurs auteurs, mais que ma préoccupation était moins de faire un choix technique que d'inventer des formes politiques neuves…"

Il reste que l'impensé de la méthode Monnet, technicienne, c'est qu'elle ne peut se passer d'un décideur extérieur. En temps normal, c'est au pouvoir politique qu'il convient de trancher ce que la technique ne peut arbitrer. Au niveau européen, le politique est défaillant, par construction (organisation d'états et non de citoyens, structure baroque, absence de consensus sur les finalités de l'Union). Les Etats-Unis ont donc joué naturellement le rôle de direction politique de l'Europe jusqu'à nos jours.

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Le pari perdu de Jean Monnet.

Monnet a fait dans sa vie un double pari. Croire tout d'abord qu'on pouvait remplacer la délibération politique par des choix techniques. Ensuite imaginer que l'on pouvait accepter une Europe subordonnée aux Etats-Unis pour construire ultérieurement une Union Occidentale. Il n'a pas vu que la prépondérance qu'il accordait aux Etats-Unis découlait directement de l'absence d'arbitre en dernier ressort qu'il avait acceptée par ses choix techniciens et son dédain du politique. C'est à cause de ce double pari perdu que l'Union européenne d'aujourd'hui doit être défaite, parce que rien ne doit remplacer la démocratie, et qu'une politique ne peut être conduite dans le secret au fil d'arbitrages techniques désordonnés.

Malgré son aveuglement sur ce point, les Mémoires de Jean Monnet sont à lire, elles offrent un point de vue fort éclairant sur l'histoire du XXème siècle et sur celle de l'échec européen.

<<< Fin