La population européenne ne peut qu'être le témoin de la dérégularisation du marché du travail, ou des pressions de Bruxelles sur l'Allemagne pour qu'elle abandonne le système paritaire rhénan et des négociations des conventions collectives au profit de l'instauration du Smic. Ces négociations sont une lutte des classes à l'allemande, mais elle est responsable et ritualisée chaque année en automne. Elle a été le moteur de la croissance allemande et de l'amélioration considérable des conditions sociales. Pour Bruxelles elle ne peut que freiner l'arrivée sur le sol allemand des investisseurs étrangers, elle est un protectionnisme du marché qu'il faut éradiquer, le protectionnisme du marché de la marchandise travail.

L'Europe organise la destruction des relations sociales dans la doctrine de Hayek de fédération des pays par la libération totale des marchés et par l'extinction de la souveraineté des États membres dans l'exercice de l'intervention macro-économique et de la régulation des rapports sociaux. En un mot dumping social et nivellement par le bas sont nécessaires pour Hayek pour que le marché rémunère les ambitieux qui savent se profiler sur le compte des autres. Cette concurrence par le prix correspond encore au management de la concurrence par les prix. Ce mode de management tend à disparaître parce que les entreprises s'épuisent à baisser leurs prix et à travailler en dessous de la zone de rentabilité. Mais même au niveau du management les entrepreneurs ont compris que la croissance durable ne peut provenir que de la différenciation par l'innovation, le pilotage de processus, l'augmentation de la qualité, le ciblage du service et toutes méthodes modernes qui assurent leur spécificité sur le marché.

Dans cette seconde partie de l'analyse nous observerons comment l'Europe organise ce qui est une guerre civile au niveau du continent européen. Le §3 de la Constitution européenne n'a rien voulu organiser d'autre. La pression et le chantage faits par Bruxelles sur les Etats membres ou à partir des États membres sur la population au sujet de l'adhésion de la Turquie n'a pas d'autre objectif. Le bassin d'emploi "quasi gratuit" de la Turquie est une aubaine pour le patronat européen qui est aussi lassé des délocalisations trop lointaines avec un partenaire aussi instable dans le respect des contrats que l'est la Chine. Et la Turquie est une des pièces maîtresse de la "pax americana" face à l'Irak et l'Iran. La Turquie pourrait comme la Suisse être un partenaire privilégié de l'Europe, mais pour Bruxelles, c'est à dire pour les États membres de l'Union européenne, c'est insuffisant.

B] Concurrence entre les systèmes économiques et sociaux européens au nom de l'efficacité du libre échange

L'intégration positive par la politique n'a jamais pu avoir lieu, les États membres n'ont de commun que ce qu'ils peuvent retirer de l'Europe. La notion du bien commun leur est inconnue. La volonté de marquer profondément une identité mondiale de valeurs morales et politiques, une identité économique forte commune pour être à la hauteur des régions émergentes leur est inconnue. On en reste au plus grand profit privé, immédiat et national. Plus localement, Paris s'en fout du siège du Parlement européen à Strasbourg. Paris brille par sa sottise jacobine. Paris ne sait pas que l'Europe commence juste derrière Marne-La-Vallée.

Un marché unique aurait dû impliquer les transferts de responsabilités majeures en matière de répartition et de stabilisation macroéconomique. Chaque Etat membre ne s'attache qu'à poursuivre une politique économique selon son modèle social. Nous y voilà, les Etats membres cultivent la concurrence entre les systèmes économiques et sociaux au nom de l'efficacité du libre échange.

Un pouvoir politique unifié dispose de la combinaison de la politique monétaire et de la politique budgétaire pour mener les politiques macroéconomiques de stabilisation qui stimulent ou maintiennent la croissance, qui maîtrisent le chômage et l'inflation. Cette policy mix n'est pas possible dans la zone euro. Les États membres ont choisi de conserver leur autonomie budgétaire. Pour ne pas nuire à la crédibilité de l'euro face aux autres monnaies, les États membres ont choisi des solutions coopératives qui ne peuvent être qu'instables, disruptives à long terme ou qui s'annulent les unes les autres non pas par le plombier bolkenstein mais dans la corporate governance des entreprises multinationales qui font un chantage à la délocalisation européenne et à la fermeture de sites industriels.

Le dumping fiscal irlandais est un bel exemple de concurrence déprédatrice et du management par les prix de l'économie nationale du pays. Le prix étant celui qui résulte des coûts de l'installation d'un site et de la subvention indirecte aux entreprises privées par l'imposition sur les sociétés très avantageuse et sans commune mesure avec la moyenne européenne. L'Irlande connaît une croissance de 10% par an depuis 15 ans. Le faible taux d'imposition sur les bénéfices des entreprises n'avait fait que de succéder à une dévaluation concurrentielle de la monnaie irlandaise dans les années 90. Les entreprises même florissantes sur le sol européen rejoignent le sol irlandais et obtiennent en plus les fonds structurels européens pour leur faciliter leur installation. Il en est de même pour les États entrants.

Il est étrange de constater qu'un État membre n'est pas autorisé à baisser son taux de TVA, qu'il doit en demander l'autorisation à la Commission. Cette procédure n'aboutit quasiment jamais. Il en est tout autre pour les impôts sur les sociétés ou pour les avantages offerts par les Etats membres aux sociétés privées dans le cadre des installations de sites industriels. De l'autre côté un verrou est mis à la concurrence déloyale par une baisse de la TVA. La distorsion de la concurrence n'est pas tolérée en Europe pour le commerce, mais elle est stimulée sur le marché des capitaux qui s'attachent à réaliser des investissements en dur. La politique européenne - d'apparence incohérente mais conforme à l'idéologie de Hayek - apporte une nuisance grave au marché du travail européen au profit de quelques États membres. La concurrence naturelle due aux coûts salariaux est considérablement aggravée par Bruxelles.

Normalement tous les États fédératifs ayant une monnaie unique dans un marché unique ont une politique économique unique dans une intégration politique avancée. Ce n'est pas le cas pour l'Europe avec la Banque Centrale Européenne (BCE).
Article III-188 de la Constitution européenne rejetée par les NON hollandais et français et par la Cour constitutionnelle fédérale allemande: "dans l’exercice des pouvoirs et dans l’accomplissement des missions et des devoirs qui leur ont été conférés par la Constitution et le statut du Système européen de banques centrales et de la Banque centrale européenne, ni la Banque centrale européenne, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peuvent solliciter ni accepter des instructions des institutions, organes ou organismes de l’Union, des gouvernements des États membres ou de tout autre organisme. Les institutions, organes ou organismes de l’Union ainsi que les gouvernements des États membres s’engagent à respecter ce principe et à ne pas chercher à influencer les membres des organes de décision de la Banque centrale européenne ou des banques centrales nationales dans l’accomplissement de leurs missions."

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Cette analyse comporte trois parties:

a] Hayek, père de l'Europe, de l'OMC, du dumping global avant l'illusioniste Jean Monnet
b] Hayek, Jean Monnet, la BCE on tué l'Europe et déclenché la guerre civile des travailleurs
c] Europe: déprédation sociale par pilotage de processus, échec de Hayek, politique sociale forte

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Cette série d'articles est inspirée de l'Observatoire des Politiques Économiques en Europe (OPEE) et complétée par mes approfondissements personnels.
Thomas Rudolf, IECS Strasbourg.