Les Rédacteurs du TCE n'avaient pas l'intention de voir adoptée la Constitution européenne. Ce texte fourre-tout sonnant comme un manifeste libéral surtout dans son §3 et l'illusion de le faire adopter tel quel, sans amendements possibles et à l'unanimité absolue, sont le preuve de l'intention de manipulation idéologique de tout un continent.

L'Europe n'a jamais annoncé l'importance d'un gouvernement économique, bien au contraire, et mis a part les velléités du Livre Blanc de Jacques Delors, l'Europe n'a jamais voulu mettre en avant un modèle social positif, courageux et fédérateur. La perspective fédéraliste de Jean Monnet devant instaurer une union politique n'a jamais pu s'imposer.

A] Hayek: intégration par le marché

A défaut d'une volonté politique lisible et forte, l'Europe s'est construite d'après les visions de Winston Churchill et de Hayek. Churchill souhaitait dans son discours de Zurich de 1946 que les États-Unis d'Europe deviennent un grand marché, sans plus. Hayek formulait dès 1939 une société dans laquelle les marchés totalement libres et ouverts induiraient une fédération d'Etats ayant abandonné tout interventionnisme économique. (Hayek: "The Economic conditions of Interstate Federalism", 1939.) Le Traité CEE signé en 1957 avait entériné la prévalence de l'économie. Seul le préambule de ce Traité balbutiait encore un peu le souhait d'établir une union plus étroite et l'illusion de Jean Monnet s'envolait entre les logistiques et les circulation de biens, de services, de capitaux et de la marchandise travail. L'enrichissement généralisé des "trente glorieuses" avait donné naissance à la pieuvre du marché, qui ne faisait que de déposer le tapis rouge devant ce qui allait devenir la déprédation de l'Organisation Mondiale du Commerce. Une Région complète et grandissante lui était acquise.

Pour rappel, le néo-libéralisme naît après la Seconde Guerre mondiale en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord. Il traduit une réaction théorique et politique véhémente contre l'interventionnisme étatique et l'Etat social (Welfare State). Friedrich August von Hayek publie en 1944 "The Road to Serfdom" (La route de la servitude). Cet ouvrage qui constitue le canevas de l'inspiration de la création européenne est la charte fondatrice du néo-libéralisme. Il est une attaque passionnée contre toute limitation par l'État du libre fonctionnement des mécanismes du marché; l'holoéchangisme garantit par le Traité de Rome provient de là. Les entraves au marché sont dénoncées car elles contiennent "une menace mortelle contre la liberté économique mais aussi politique". A cette époque, la cible immédiate de von Hayek est le Parti travailliste anglais. Pour Hayek, malgré ses bonnes intentions, la social-démocratie modérée anglaise conduit au même désastre que le nazisme allemand, au servage (serfdom).

Il y eu bien sûr au début de la création européenne dans chaque État membre une politique interventionniste keynésienne, voire une planification incitative comme en France, mais à partir de la 1ère crise du pétrole et 1974 et depuis le début de la stagflation les conservateurs orientent de manière prépondérante la construction de l'Europe. L'Union douanière de 1968 n'était que l'une des multiples étapes dans la cohésion instaurée par la doctrine libre échangiste et libérale de la CEE. C'est justement à ce moment que la Grande-Bretagne n'a plus regimbé à y adhérer.

L'intégration négative, celle du parachèvement de l'élimination des barrières douanières, s'est poursuivie avec l'Acte unique, signé en 1986, qui étale celle holoéchangisme aux services, capitaux et aux travailleurs. A partir de cet Acte unique Hayek avait définitivement triomphé et la concurrence souple et légère triomphe. C'est à ce moment que la Commission instaure en application de la loi Doubin (Directive sur les commerces associés, partenariats et franchises) les listes blanches, grises et noires des pratiques concurrentielles et des exemptions européennes, qui elles mêmes étaient limitées et appelées à se réduire.

La Chute du Mur de Berlin a "légitimé" en 1989 le modèle conservateur libre échangiste et fait disparaître toute réflexion sur un modèle de société fédérateur. Avant la définition d'un nouvel Axe et avant les salutations empressées des pays émergeant, l'Europe voulait se vendre en interne et en externe comme l'aboutissement efficace de valeurs et de modèles. Il n'y avait plus de barrières mentales à tenter d'imposer, par une Constitution européenne, une mise sous camisole scellée de toute demande d'interventionnisme d'État et de politique sociale.

L'État providence est devenue une notion éculée que l'on ne peut qu'évoquer avec honte. Un État providence devient un Etat qui dépense, qui soutient par revenus de transferts les citoyens. Et Bruxelles interdit les subventions pour ne pas fausser la concurrence, le zèle conduit par ce biais à soumettre à la libre concurrence les miséreux, les nécessiteux, les chômeurs pour permettre le nettoyage par le marché, et donc "l'acceptation d'un travail" à n'importe quel prix.

L'Union Économique et Monétaire de Maastricht de 1992 ouvre le chemin à la monnaie unique, à la politique monétaire unique dans laquelle les mécanismes de surveillance multilatérale des 4 critères placent les États membres dans une concurrence vertueuse. Les deux instruments de cet UEM sont les Grandes Orientations de Politique Économique (GOPE) qui ne sont qu'un bavardage non contraignant, et le Pacte de Stabilité et de Croissance destiné à soutenir la politique de stabilité des prix menée par la BCE (Banque Centrale Européenne). La BCE n'a pas d'autre grade que celui d'une agence indépendante. Les flux et la masse monétaire, les dettes à long terme, le déficit budgétaire et le taux d'intérêt sont les Credo de l'UEM. Les Lignes Directrices pour l'Emploi (LDE) ont été accolées à cet édifice en 1997, pour cacher un peu l'idéologie libérale; elles ne sont qu'un simple principe de coordination indicative. Le Traité de Lisbonne de 2000, qui chante ses ambitions technologiques et d'emploi comme une serinette en cage ne sont tout autant qu'une méthode ouverte de coordination.

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Cette analyse comporte trois parties:

a] Hayek, père de l'Europe, de l'OMC, du dumping global avant l’illusionniste Jean Monnet
b] Hayek, Jean Monnet, la BCE on tué l'Europe et déclenché la guerre civile des travailleurs
c] Europe: déprédation sociale par pilotage de processus, échec de Hayek, politique sociale forte