Nous avons justement vu hier à la TV de longs reportages sur les arrivées massives des travailleurs de l’Europe de l’est en Angleterre et en Irlande. Dans ces pays de nombreuses entreprises licencient en masse pour réembaucher des travailleurs frais qui acceptent les tâches rendues au passage plus pénibles et dans des conditions dégradées et avec des horaires plus longs ou très flexibles. Justement ce ne sont pas les “riches” de l’Europe de l’ouest mais la tranche la plus fragile des salariés qui est directement menacée par cette ouverture du marché du travail. Que doit-elle encore accepter pour être à la hauteur de la modernisation? Depuis une quinzaine d’année elle a accepté une énorme dérégularisation, une précarisation, le chômage, le flex-time à l'anglaise et elle s’est adaptée à une croissance de productivité de 150 à 200% dans le secteur industriel et des services sans augmentation de salaire.

Le secteur du BTP allemand a été tellement mis en péril par les arrivées massives des travailleurs de l’Europe de l’est que le gouvernement a dû introduire cette année un Mindestlohn, un Smig. En Allemagne il n’y a pas de salaire minimum car le Tarif, la convention collective, est renégocié tous les ans en automne entre les syndicats très puissants et le patronat. Mais cette fois-ci, les déséquilibres du BTP n’ont plus pu être endigués autrement que par l’obligation à un verser un salaire minimum.

Le gouvernement de la Grande Coalition en Allemagne (CDU+FDP/SPD) voudrait aussi instaurer dans la Métallurgie un Smig pour de mêmes raisons. Les syndicats allemands voient d'un très mauvais oeil ce genre de mainmise par la loi sur les rapports patronnat-salariés, justement car elle les priverait d'une source essentielle de leur combativité, de l'engagement de la base et de la cohésion sociale, soit de la négociation annuelle. Le Smig ne serait qu'une carte de réduction appliquée à tous. Je suis pour la lutte des classes. Oui, mais à l'allemande, où chaque automne patronat et syndicat se réunissent pendant trois semaines pour définir de la marche à suivre. Les syndicats puissants sont un partenaire digne et responsable dans la Mitbestimmung, soit la codécision, où le personnel est membre actif dans les décisions internes à la marche de l'entreprise.

Une économie sociale de marché (soziale Marktwirtschaft, terme réutilisé tel quel et sans fondement dans la Constitution européenne) fonctionne bien dans l'esprit d'une croissance partagée justement quand la démocratie économique y est organisée et est essentiellement fonctionnelle. Ce n'est pas le cas de la France, où les syndicats ne sont pas de branche, mais politiques. En France un conflit syndical aboutit à 0,3% d'augmentation de salaire sur 16 mois payable en deux fois, en Allemagne une négociation conduit à 3% pour douze mois. Mitterand avait promis dans ses 100 Propositions de lancer une refonte structurelle du droit syndical. Il n'en a pas voulu, mais était-il soutenu par un vivier de gauche dans son premier, deuxième, n-ième cercle? Chirac parle aussi tout le temps de l'entreprise citoyenne. Il nous a menti comme Mitterand et tous ces autres du PS qui ont fait du pédagogique en disant aux foules qu'il n'y a plus de lutte de classe, mais un seul front de classe.

Les médias en étaient ravis et se faisaient le porte-parole de leur marketing politique en disant qu'il n'y a plus de clivage gauche-droite, que c'est du passé, et qu'il n'y a plus que des intérêts transversaux. Ce climat d'endormissement généralisé et organisé des foules avait alors permis de laisser nos gouvernements de gauche et de droite signer les accords de l'OMC et de l'AGCS sans que le Parlement n'en soit jamais consulté. D'autre part, un débat est relayé en Allemagne depuis Bruxelles. En effet Bruxelles pousse l'Allemagne à abandonner son système paritaire rhénan de la négociation tarifaire et de la Mitbestimmung, car il fait peur aux investisseurs étrangers et il est donc un frein à la libre circulation des capitaux. Ce système allemand serait une forme de protectionnisme. Ainsi si DSK, le germanophone, prône le Smig européen, il ne sait pas de quoi il parle.

______________________________________________________________________
Lisez ma série détaillée de la Constitution européenne. Sa ratification aurait été une élégante manière de faire parapher, de manière déguisée, par le peuple la doctrine libérale qui est rappelée tout au long du texte de la Constitution, et pourquoi pas l'AGCS. (note du 30 XII 23006: la Directive Service votée en Décembre 2006 est la preuve que Bolkenstein est revenu et est définitivement applicable sous le libellé "liberté de prestation de services" et non plus sous "détachement de travailleurs").