c'est un très beau texte que celui que tu me donnes à lire. C'est Jaurès. Je le compare à Tomáš Masaryk.

Je compatis avec ta tristesse de vivre avec tes 22 ans dans un monde qui n'offre plus de têtes. J'ai toujours su reconnaitre lors de ma vie pensante - chez nous elle commençait à 13 ans - que j'avais la chance de lire tout naturellement Sartre, Malraux dans le texte dès la 4ième et que nous nous tapions sur la gueule au Lycée Fustel dès la 5ème ou la 4ième parce que l'on était ou n'était pas contre les GIs, que l'on était indifférent ou pas à l'entrée des tanks russes à Prague au printemps: Svobodné Slovo, que l'on gueulait dans les rues et sous la cathédrale de Strasbourg. Nous savions que le monde tout entier nous concernait, avec la guerre froide, on avait à se demander où ça brûle le moins, puis vint en 68 "la croissance zéro" du club de Rome avec Sicco Mansholt...

Donc tu vois, je mène les mêmes pensées depuis 40 ans, et je suis tout de même, aujourd'hui, un Cimbre, l'antimatière du paradigme ambiant. Tu m'as même une fois écrit que "des hommes comme moi sont en avance et sont rares". Mais non, je suis un attardé. Le Développement Durable a été formulé de manière très claire dès 1968, et bien sûr bien avant avec l'explorateur von Humboldt (1769-1859) qui fut le premier à avoir cette vision de la destruction par l'homme combinée à cette vision de totalité de la planète avec son visiteur, l'homme.

J'aime à voir que tu cherches une envolée d'idéal que tu crois être obligatoirement plus forte que celle que tu portes en toi. Je m'évertue à dire à mes jeunes étudiants, que je les envie pour l'idéal qui s'offre à eux autant qu'ils puissent vouloir le voir. Ce qui est beau, c'est que c'est un idéal sans phrase, pour moi le plus beau des idéaux, car il fera suite à une analyse des lieux, des hommes, des aspirations et il aboutira dans l'action. Point barre. Evidemment, c'est moins porteur pour nous tous, ces connards nés avec un hymne national, notre credo païen et nécrologique, car il est et restera le fruit de guerres et de sang sans paix.

L'idéal à toi, de ta génération, sera cet idéal des plus beaux des idéaux, celui sans phrases. Souviens-toi qu'il sera issu d'une synergie de constats, et que si les peuples le veulent, ils sauront concentrer les actes pour établir leur cohésion et leur union dans la planète. Plus de dialectique, plus de théorie, oui, c'est bien la "Fin de l'Histoire", ni celle de la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel, ni celle de Fukuyama: celle des théoriseurs de l'Historicité qui ne sont que des étouffoirs coiffés de leur pétase égotique. Maintenant, on se tait et laisse place à l'acte de l'homme, visiteur de la planète. Eux, ils craignent et détestent l'homme pour ne préférer que leur pensée. Dès 1989 j'avais su que commençait une nouvelle histoire bien plus glauque que les précédentes, j'en avais d'emblée compris la noirceur et énoncé aussi l'espoir et l'idéal pour la dépasser.

Il te reste 9 jours pour m'enseigner Joseph Stiglitz.

Voilà, c'est une belle page, elle ne vaut que ce qu'elle vaut.

@+

th

______________________________

Bronze de Josef Fromm, Jardin des Deux Rives, Kehl-Strasbourg (pix by editor)