Je dénonce au passage l'inertie du FMI alors que la crise des subprimes fait rage depuis plus d'un an. Le rôle du FMI est normalement d'exprimer des recommandations et de proposer et de soutenir des plans d'assainissement quand survient une crise qui déstabilise fondamentalement les finances et le budget d'un État. Il n'est pas étonnant que le FMI se soit laissé à ce point dépasser par les événements, car sa sphère d'action se trouve dans les pays économiquement faibles ou en développement. En réalité le FMI a été un instrument politique destiné à mettre au pas des pays "d'obédience politiquement douteuse" (pendant la guerre froide) ou pour fluidifier les relations de ces pays avec le bloc de l'ouest. Ainsi l'Argentine avait bénéficié 52 fois depuis 1945 d'aides financières de grande envergure sans en avoir eu besoin ou que ce pays soit la victime de déséquilibres économiques internationaux. Le dernier bénéficiaire de ces injections en $ est la Turquie qui a été aidée avant chaque guerre du Golf sans avoir connu une crise financière. Mais là il fallait ouvrir ses zones portuaires pour laisser passer l'armée américaine des GIs jusqu'en Irak et il fallait mettre la base aérienne d'Incirilik à disposition pour bombarder Mossul chez les kurdes irakiens, ce qui arrangeait la Turquie qui ne s'est toujours pas guérie du génocide arménien.

D'autre part ce dernier rapport d'expertise du FMI prônant un contrôle des établissements de crédit entre en collision avec la raison d'être même du FMI qui est d'exiger de chaque pays qui bénéficie de ses crédits, d'engager une libéralisation et une ouverture de l'économie, du commerce, du secteur bancaire... et du secteur agricole du tiers monde qui nous mènent, elles-aussi à présent, à la crise des denrées agricoles. Nous sommes donc bien en face d'un saut quantique quand le FMI parle d'un "échec collectif" en décrivant l'incapacité des banques, des assurances et des hedge-fonds d'apprécier les risques et d'établir une surveillance.

Sommes-nous en face d'un revirement idéologique du FMI dû à l'arrivée de DSK, ancien élu de la branche socio-libérale du PS français? Non. Le cataclysme à venir est d'une telle ampleur que le FMI, dont le rôle est d'être le pompier des crises financières et budgétaires d'un État, se doit d'exprimer son interprétation de l'événement. A mon avis nous allons peut-être même vivre un événement, lui aussi nouveau, à savoir l'octroi d'un crédit de soutien à un grand pays industrialisé... sans le nommer. La boucle serait bouclée et ce club de riches représenté par la Banque Mondiale, le FMI et l'OMC montrerait son visage à découvert. Depuis l'échec du cycle de Doha le G21 démontre qu'il refuse de jouer ce jeu des riches et les négociations de l'OMC sont déclarées suspendues, c'est à dire que cette organisation est morte. Le FMI possède 3200 tonnes d'or qui représentent 95 milliards de $. Ce n'est rien face au billion (1000 milliards de $ dus aux pertes de la crise des subprime de cette bubble economy, cette économie de bulle), mais qui sait.

DSK ne peut pas non plus imposer des visions de gauche, s'il devait lui en rester, pour la simple raison que toute décision du FMI nécessite l'accord des membres dont l'importance de la voix est calculée au prorata des cotisations de ces pays. Ainsi toute décision du FMI dépend du Congrès américain; il en va de même pour l'élection de son directeur. DSK peut donc se permettre de bavarder.

Ce qui m'intéresse dans le rapport d'expertise du FMI, c'est l'abandon de ce paradigme de la totale libéralisation de tout et de n'importe quoi au profit d'une exigence de la régulation du secteur financier. Ce qui m'intéresse, c'est la publicité qu'en ont faite les médias et tous les Stinck-Tank (oh, pardon, les Think-Tank). Le monde se trouve dans un tel effroi que la scène médiatique et la scène publique sont prêtes à reconnaître que la force naturelle d'assainissement par les marchés, qui est le fondement de la théorie économique libérale, est très sérieusement ébranlée. Pour la première fois de l'histoire, les économistes du mainstream sont enclins à reconnaître "que les marchés financiers sont mus par des forces instables de tout premier ordre". Tout le monde est prêt à reconnaitre maintenant que "les banques elles-mêmes ne se sont plus retrouvées dans ce marché d'émissions de titres sur des prêts hypothécaires à risque".

Le catalogue des 98 propositions du FMI est tout de même général et vague et devra de toute manière être accepté par les pays membres, puis appliqué par chacun d'entre eux dans leur zone territoriale... La comédie du G8 de Heiligendamm Rostock ou de Gleneagles sont de bons exemples d'inconséquences du bavardage des puissants. Ce rapport du FMI est peut-être tout de même le premier pas vers une nouvelle définition du FMI. James Ensor, 1891, Squelette se déchirant un hareng-saur Cette organisation internationale pourrait être apte à surveiller l'architecture internationale de la finance. Pour le FMI "le marché n'a jamais vraiment fonctionné", et "le secteur financier est dépendant d'énormes soutiens de l'État", "les innovations du secteur financier ne pouvaient de toute manière plus être contrôlables", "c'est l'échec de la main vibrante du marché", "un nouvel encadrement global est nécessaire"... Quand je disais ceci sans relâche depuis au moins 1989 on me traitait de gauchiste attardé, voir de rouge-brun-national-social.

Pour éviter à l'avenir les crises, le FMI veut que les autorités de surveillance de l'État imposent plus de transparence et une norme commune d'évaluation. Il faudra établir des rapports de stabilité pour des produits financiers difficilement évaluables. Il faudra aussi réformer les agences de notation (rating) qui évaluent les risques des produits financiers. L'État doit aussi se tenir prêt pour aider immédiatement et ponctuellement les établissements financiers en cas de menace d'effondrement. (Tableau ci contre: James Ensor, 1891, Squelettes se déchirant un hareng-saur)

Il semble communément admis que le temps est passé où l'État limitait la croissance du crédit et définissait le taux d'intérêt rémunérant l'épargne. La Fed', qui n'avait pas exercé de contrôle sur tous les établissements de crédit qui ont accordé sans exercer la moindre des limitations des crédits souffrants à risque à des clients financièrement "faibles", avait en réalité tout simplement abandonné sa souveraineté de la "planche à billet", c'est à dire du contrôle de la masse monétaire. Elle n'avait fait qu'une course d'évitement de la récession en baissant à l'aveuglette le taux d'intérêt directeur. C'est évidemment une politique macroéconomique imbécile qui n'a fait qu'une confiance encore plus aveugle au marché qui réglerait tout.

Entre ce nouveau mainstream qui admet cette dénationalisation de la création de monnaie (souveraineté monétaire de la banque centrale) et la demande de l'intervention de l'État à un niveau étendu, s'installe un appareil de discussion sur le rôle de l'État. Bruxelles, la BCE, l'Euro-Groupe feraient bien de se mettre sur les rangs. Parce qu'en dehors du seul objectif de la stabilité de la monnaie, l'UE n'a pas la volonté et les moyens d'assumer une politique économique et budgétaire européenne et laisse totalement souveraine la BCE qui ne doit rendre des comptes à personne et encore moins aux États européens.

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Lire aussi les deux longs articles: Bubble economy. De Paulson à Tobin? La Fed' donne l'exemple à la dogmatique BCE?